dimanche 3 avril 2011

«Flux migratoires»: fantasmes et mensonges d'Etat


En bon démagogue qu'il est, soucieux de flatter les différents publics qu'il vise, Nicolas Sarkozy ignore le principe de contradiction. Son intervention télévisée du dimanche 27 février 2011 en témoigne.
Après avoir déclaré qu'il fallait saluer les «révolutions arabes» victorieuses et en cours, quelques minutes plus tard il n'en soutenait pas moins que la situation créée outre-Méditerranée pourrait avoir des conséquences majeures sur «les flux migratoires devenus incontrôlables et sur le terrorisme». Et pour donner corps à ces menaces supposées et en souligner tout à la fois l'importance et l'actualité, il ajoutait: «C'est toute l'Europe qui serait en première ligne.» Par quoi s'affirmait le regret implicite mais limpide de l'ordre ancien aujourd'hui en partie disparu: ces régimes dictatoriaux capables de lutter efficacement contre les migrants et les affidés d'Al-Qaïda, selon la doctrine simpliste qui a longtemps tenu lieu de politique étrangère dans cette région du monde.
La nomination de Claude Guéant au ministère de l'Intérieur et de l'Immigration était ainsi justifiée cependant que la fraction de l'électorat que le chef de l'Etat et l'UMP cherchent à soustraire à l'influence grandissante du Front national devait être rassurée par cette rhétorique sécuritaire et stigmatisante à l'endroit des étrangers venus d'Afrique.
En matière d'immigration, la politique conduite depuis 2007 allait être poursuivie et renforcée, laissait entendre Nicolas Sarkozy en rappelant que sa mission était de «protéger le présent des Français». De là, la défense, par le gouvernement et le parti majoritaire, des dispositions les plus dures du projet de loi Besson sur l'immigration afin de rétablir le texte originel fortement amendé grâce à l'action de plusieurs sénateurs. Qualifié «d'atout» par Le Figaro, cette loi doit permettre au nouveau «premier flic de France» de mieux combattre les «clandestins» et d'augmenter de façon significative les «reconduites à la frontière» dans un contexte marqué par «l'incroyable pression migratoire» engendrée par les bouleversements survenus au Maghreb et au Moyen-Orient, pouvait-on lire dans ce quotidien.
En ce domaine, il relaie avec un zèle confondant propos et mensonges officiels, sans oublier de critiquer certains magistrats accusés, par un haut fonctionnaire cité, de «ruiner le travail des préfets en faisant obstacle à leurs décisions». Comprenez: «laxisme irresponsable de juges presque rouges contre vaillants serviteurs de l'Etat soucieux de faire respecter l'ordre public et les lois.» L'antienne est connue.
Lors de son entrée en fonction, le ministre de l'Intérieur a fait entendre une musique similaire, xénophobe et martiale. «Lutter contre l'immigration irrégulière», «défendre la France pour qu'elle reste elle-même, qu'elle conserve sa civilisation, son art de vivre» et «son modèle de société»: tels sont les objectifs grandioses de Claude Guéant qui tente de prendre la pose avantageuse du Sauveur de la Nation mobilisé contre ces nouveaux «envahisseurs» que sont les immigrés, et réintroduit les thèmes principaux développés par les apprentis-sorciers du pseudo-débat sur l'identité nationale. En des termes châtiés, prononcés avec ces manières onctueuses propres à ceux qu'une certaine presse appelle avec respect «les grands serviteurs de l'Etat», de tels propos sont l'expression d'une xénophobie élitaire publiquement assumée par les plus hautes autorités de la République. Elles entretiennent sans fin la thèse selon laquelle la présence des «clandestins» et leur afflux plus encore seraient une menace mortelle pour le pays et le mode de vie de ses habitants.
Créé au lendemain de la victoire de Nicolas Sarkozy à l'élection présidentielle de 2007, le ministère de l'Identité nationale a certes disparu, mais l'idéologie, qui avait justifié la création de cette administration au nom et aux fonctions abracadabrantesques, demeure intacte. Cette idéologie ne cesse d'être exploitée par le chef de l'Etat, le gouvernement et de nombreux parlementaires qui, plus que jamais paniqués par l'hydre nationale frontiste qu'ils prétendaient avoir terrassée, laissent libre cours à un lepénisme tout juste réformé, c'est-à-dire émondé de ces vociférations les plus brutales et de ces propositions les plus radicales.
A preuve: quelques jours plus tard, le ministre des affaires européennes, Laurent Wauquiez usait des mêmes arguments convenus certainement puisés dans les «éléments de langage» élaborés à l'Elysée. «Il faut défendre de façon européenne nos frontières», déclarait-il avant d'ajouter: «Ce dont on parle, ce n'est pas quelques dizaines de milliers d'immigrants illégaux (…) c'est potentiellement 200'000 à 300'000 personnes qui, sur l'année, pourraient chercher à franchir la Méditerranée en direction de l'Europe.» [1] Et le même d'ajouter qu'en ce domaine, la France partage les orientations de l'Italie, ce qu'a confirmé Claude Guéant en évoquant à plusieurs reprises les actions salutaires de «nos amis italiens» contre les Tunisiens arrivés illégalement à Lampedusa.
Aveu remarquable: le gouvernement de François Fillon et le gouvernement de Silvio Berlusconi, soutenu par une coalition au sein de laquelle se trouve une organisation – la Ligue du Nord – ouvertement xénophobe, raciste et islamophobe, défendent des positions voisines relativement aux questions migratoires. En France, le président de la République, le premier ministre et la majorité braconnent depuis longtemps sur les terres du Front national avec le succès que l'on sait; au niveau international, ils font cause commune avec l'un des gouvernements les plus réactionnaires de l'Union européenne et son fantasque Président du conseil désormais plus connu pour ses frasques personnelles et sa vulgarité sans borne que pour son action politique. «Dis-moi qui tu hantes, je te dirai quelle politique tu mènes.»
D'où viennent les chiffres débités de façon pavlovienne par le zélé Laurent Wauquiez et quelques autres ? Sur la base de quelles estimations ont-ils été établis ? Leur origine est claire: le premier à les avoir employés est le ministre italien de l'Intérieur, Roberto Maroni [de la Ligue du Nord], à la suite de l'arrivée sur l'île de Lampedusa de 5.000 Tunisiens entre le 10 et le 15 février dernier. Sur quelles réalités reposent ces extrapolations fantaisistes que beaucoup présentent comme des évaluations sérieuses ? Aucune. Sinistre exemple de rumeur sans fondement, sans autre fondement du moins que la volonté d'utiliser à des fins de politique intérieure cet événement pour en faire le signe avant-coureur d'une «vague migratoire» réputée massive, incontrôlable et menaçante. «Un exode biblique», jurait le même ministre italien qui, membre de la Ligue du Nord, cherchait ainsi à faire pression sur l'Europe pour qu'elle prenne au plus vite des mesures draconiennes.
Colportée par plusieurs membres du gouvernement français et certains quotidiens, cette rumeur, forgée par l'un des ministres les plus ultra du gouvernement de Berlusconi, enfle tant et si bien qu'elle cesse d'être perçue comme telle pour devenir une vérité qui, répétée sur un ton docte et lestée de l'autorité de ceux qui l'énoncent, s'impose peu à peu lors même qu'elle est démentie par le Haut-commissariat aux réfugiés de l'ONU, de nombreux experts et associations de terrain [voir par exemple la tribune de Pierre Salignon, directeur de Médecins du monde dans Mediaprt, le 12 mars 2011].
«Les réalités ne sont pas conformes aux nécessités bassement électorales du moment», «qu'importe» répètent en chœur ministres et parlementaires de l'UMP: «éludons les premières pour ne retenir que les secondes.» C'est ainsi que prospèrent mensonges d'Etat et vraie démagogie destinés à faire peur pour mieux légitimer le renforcement incessant des dispositions arrêtées contre les étrangers.
Que s'est-il passé après l'arrivée des premiers «clandestins» à Lampedusa ? Peu de choses en vérité. A ce propos, qui peut croire que l'Union européenne, au sein de laquelle se trouvent des Etats qui comptent parmi les plus riches du monde, ne pourrait accueillir dans de bonnes conditions ces étrangers voire beaucoup d'autres encore ? Stupéfiante crédulité: elle est aussi un indice sinistre qui nous renseigne sur l'involution des temps présents et la xénophobie d'une partie du personnel politique.
Quant aux hommes et aux femmes qui fuient la guerre civile en Libye pour gagner la Tunisie voisine, l'écrasante majorité d'entre eux sont des Egyptiens – 46'000 selon le HCR– dont l'objectif n'est pas de venir en Europe, mais de regagner au plus vite leur pays d'origine. De même pour les 7000 ressortissants de pays tiers recensés à ce jour parmi lesquels se trouvent de nombreux asiatiques. Plus généralement, les estimations portant sur le nombre de travailleurs étrangers présents en Libye varient du simple au triple selon l'agence européenne Frontex – entre 500' 000 et 1,7 million – mais c'est évidemment ce dernier chiffre que citent de façon systématique nos démagogues nationaux qui veulent faire croire que le Vieux continent en général et la France en particulier sont les destinations rêvées de tous les migrants déclarés ou potentiels. Remarquable ethnocentrisme.
A grand renfort de métaphores grossières empruntées à la mécanique des fluides – «flux migratoire», «pompes aspirantes» et autres prétendus «appels d'air» – dont la fonction est de naturaliser ces phénomènes sociaux complexes que sont les migrations, ces démagogues entretiennent inlassablement le mythe d'une invasion à venir et d'un «trop-plein» présent au mépris de toutes les données scientifiquement établies par de nombreux organismes.
Selon l'Institut national d'études démographiques (Ined), la proportion d'immigrés en France est stable à 11% et plus faible qu'en Allemagne (13%), qu'au Canada et en Australie (21%) pour ne rien dire de la Suisse (23%) et du Luxembourg (35%). Rappelons ensuite qu'en 2008, le HCR estimait que sur les 42 millions d'individus déplacés dans le monde, 80% vivaient dans des pays en voie développement. Quant aux Etats de l'Afrique de l'Ouest, les étrangers présents sur leur territoire sont dix fois plus élevés que le nombre d'Africains établis en Europe. Terminons enfin par le palmarès des trois premiers pays accueillant des réfugiés fuyant les violences de leur contrée d'origine. Parmi eux, on ne compte aucun Etat de l'Union européenne, de l'OCDE ni de l'Amérique du Nord puisque le premier d'entre eux est le Pakistan (1,8 million de personnes), le second la Syrie (1,1 million) et le troisième l'Iran (980'000).
Avis aux menteurs, aux démagogues et aux bateleurs d'estrades.
* Olivier Le Cour Grandmaison est, entre autres, l'auteur de Coloniser, exterminer. Sur la guerre et l'Etat colonial (Fayard, 2005) ; La République impériale: politique et racisme d'Etat, (Fayard 2009) et De l'indigénat. Anatomie d'un «monstre» juridique: le droit colonial en Algérie et dans l'empire français. Cet article a été publié sur le site Mediapart.
1. En bon chien garde de la Sarkozie aujourd'hui vacillante, Laurent Wauquiez, qui accueillait le président de la République en la mairie du Puy-en-Velay, a eu recours à une rhétorique rance et grossière dont les origines sont à chercher du côté des Le Pen père et fille. Soucieux de se faire valoir auprès de son mentor à qui il doit tout, Wauquiez a ainsi déclaré: «Nous avons fait un travail ensemble pour l'Aïd el-Kébir: pas de moutons dans la baignoire, mais un vrai soutien pour un abattage rituel dans l'abattoir local.» Le Figaro, 3 mars 2011, p. 3. Les «égorgeurs de mouton dans la baignoire» apprécieront la délicatesse de ces propos.

Arras: la gauche face à la vague Le Pen


Il n'y a plus de soldats dans la ville de l'ami Bidasse [tiré d’une chanson de comique troupier, en 1913, Bidasse est censé être natif d’Arras]. La citadelle Vauban, endormie, s'étale entre le centre-ville et les quartiers ouest, entre Arras la coquette, ville historique, et Arras la populaire, au pied des tours Verlaine ou Courbet. Là, on dit qu'on va à Arras quand on descend dans le centre. Là, la crise économique a frappé de plein fouet... Ou plutôt, elle a aggravé les choses. Chômage, intérim, Restos du cœur et trop petites retraites. Les gens se débrouillent, mais ça tire, et c'est dur.
Dimanche 13 mars, sur le marché de la place Verlaine, surplombée par une tour en pleine réhabilitation, avec ses échafaudages et ses balcons à nu. En face quelques petits habitats collectifs, des commerces et un supermarché. Les élections cantonales ont lieu une semaine plus tard, le canton d'Arras-ouest est renouvelable: avec un socialiste sortant qui ne se représente pas, le résultat est incertain.
Sur le papier, le terrain est pourtant favorable, dans un département historiquement ancré à gauche, et des quartiers populaires autrefois bastions socialistes. Mais la majorité municipale – droite et centre – est populaire et le FN semble parti pour faire une percée.
Le parti de l'abstention
La précarité et la misère ont redistribué les cartes politiques. Le quartier a changé: beaucoup de nouveaux habitants, moins de solidarité, plus de chômage aussi. L'abstention fait des ravages. Les cantonales précédentes avaient limité la casse, parce qu'elles étaient couplées avec les élections régionales qui attirent davantage d'électeurs. Cette fois, beaucoup ne savent pas qu'un scrutin a lieu, nombreux sont ceux qui ignorent le rôle d'un conseil général. «Même pour le RSA, beaucoup pensent que ça dépend de la mairie», témoigne Jacqueline Maquet, députée socialiste du coin.
Place Verlaine, Roger, 46 ans, maçon, a fait quelques courses. Avec douceur, il explique: «J'ai jamais voté de ma vie. Ça n'arrange rien. Je me débrouille tout seul. Rien à foutre. La gauche, la droite, le FN, y'a rien qui va...» Il finit par avouer qu'il est «plutôt de gauche»: «J'vivais mieux quand c'était Tonton Mitterrand.» Et puis c'est tout.
Françoise, 28 ans, dit aussi qu'elle ne vote jamais. Enfin, qu'elle ne vote plus: «A chaque fois que j'ai voté, ça a pas été le bon candidat, il est jamais passé. Alors maintenant je prends plus le temps. De toute façon jamais rien n'est fait, ça s'améliore pas.» Elle n'a pas de boulot, «Monsieur non plus». Lui est cariste et on vient de lui proposer un contrat unique d'insertion. «Mais ça va pas durer.» Il touche 800 euros par mois, plus 300 euros d'allocations, «ça fait pas grand-chose», avec trois enfants à charge. Les seules personnes de son entourage à voter sont ses parents. «Vous savez, c'est des personnes âgées», dit-elle, comme pour justifier une bizarrerie.
D'autres encore pourraient renoncer à l'isoloir pour la première fois. Comme Kader, la quarantaine, «issu de l'immigration»: «J'ai toujours voté. Mais là, entre l'extrême droite, la gauche qui fait rien et la droite de plus en plus populiste, je sais plus quoi faire... J'aurais bien aimé les écolos, mais y'a pas de réponses à tout non plus. Y'a trop de démagogie et trop de populisme...».
La tentation Marine Le Pen
Sur le marché, au café ou dans les halls d'immeubles, la phrase revient sans cesse: «la droite, la gauche, pas de différence», et un mot: «ras l'bol». Et Marine Le Pen tient la vedette. Malgré son candidat, Jean-Marc Maurice: pas forcément très populaire, et bien connu de la justice. Déjà condamné à plusieurs reprises pour ses activités commerciales, il est poursuivi pour «banqueroute, détournement ou dissimulation d'actifs», «abus de biens ou du crédit d'une SARL par un gérant à des fins personnelles» et «exécution de travail dissimulé» dans le cadre de la gestion d'un magasin.
Il est loin de l'image de «FN light» que cherche à donner Marine Le Pen. Il n'hésite pas à donner des statistiques sur le nombre de «Français de souche immigrée» dans les HLM – mais sans dire comment il parvient à tel chiffre – et s'énerve sur «l'immigration clandestine»: «J'ai pas de problème avec la souche maghrébine d'origine française (sic). Moi j'suis contre les clandestins. Y'en a partout, sur les routes, les autoroutes, dans les fossés. Y'en a partout, partout.» Mais sans pouvoir donner un seul exemple à Arras.
Qu'importe, l'essentiel est ailleurs. Comme pour Cathy, un prénom inventé parce qu'elle veut rester anonyme. Elle va voter – «c'est un devoir» –, mais cette fois, elle va changer. Elle rechigne à se confier, explique peu à peu: «Certaines choses me plaisent pas... C'est que des prometteurs de beaux jours mais rien n'avance. Le quartier, ça empire, ils mettent n'importe qui dans les appartements... Ma fille habite à Saint-Jean-de-Luz, y'a pas d'étrangers là-bas, c'est bien. Ici les gens sont sales, y'a plus de respect...»
Elle a commencé, elle ne s'arrête plus. Cathy vilipende les «assistés», déteste Sarkozy, et puis elle lâche: «La France, c'est une poubelle, une grande porte ouverte. Eux (les étrangers, ndlr) ils ont tout. Y'en a des bons, c'est comme les Français, mais y'en a de plus en plus et y'en a de trop.» Alors on comprend: elle n'ose pas (encore) le proclamer mais ce sera le Front national. A cause de Marine Le Pen. «Elle est plus diplomate, moins virulente, ça passe mieux. Son père, je l'écoutais pas, c'était violent...» Avant, Cathy votait socialiste.
Gérard aussi, il a même sa carte au parti. Mais il dit: «Entre la droite, la gauche, ce sera toujours la même. Ils promettent, mais quand ils arrivent au pouvoir, ils font rien...» Résultat, dit Gérard, pour cette fois, «je sais pas ce que je vais voter». Il hésite, puis lâche: «Si tous les étrangers rentraient dans leur pays, y'aurait du boulot pour les Français. Non mais y'a rien que des étrangers ici. Je suis pas raciste, mais quand vous voyez un Français qui demande une aide, il l'a pas, alors qu'un Arabe, lui, il l'a. C'est pour les jeunes surtout le problème: qu'est-ce qu'ils vont faire plus tard?» Parce que sa boîte à lui a fermé, cinq ans qu'il ne travaille plus, malgré «24 ans de loyaux services», et que «même en intérim, y'a rien».
«La gauche, elle, ne dit rien»
Cette réalité, les socialistes, qui battent la campagne depuis plusieurs mois, la connaissent. Ils savent qu'il n'y a plus de fief protégé dans les quartiers populaires. «On entend de plus en plus de remarques racistes, y compris chez des gens qui votent pour nous. Pour une partie de l'électorat, certains resteront fidèles aux socialistes mais ils prêtent une oreille de plus en plus attentive à ce que disent Sarkozy et Le Pen», admet d'emblée Antoine Détourné, le jeune candidat PS (30 ans), ancien président national des jeunes socialistes (MJS) revenu sur ses terres natales.
A Arras-ouest pourtant, le PS conserve un ancrage militant. La députée Jacqueline Maquet est connue comme le loup blanc. En porte-à-porte, tour Courbet ou dans la rue des Hortensias, où de petites maisons individuelles ont été construites à la fin des années 1950 pour les familles modestes, elle claque la bise, prend des nouvelles, des enfants, ou de la santé. Mais parle peu de politique. C'est la proximité.
De toute façon, d'après Antoine Détourné, «les deux phrases qu'on entend le plus c'est "tout augmente" et "Faut que ça change"». Jacqueline Maquet: «De réforme en réforme, les gens s'affaissent. A la permanence, on voit de plus en plus de cas dramatiques.»
Thérèse le sait bien: figure du quartier, gouailleuse et militante socialiste, elle a fait un carton samedi soir au théâtre de la ville avec ses copines, pour une pièce amateur intitulée Paroles de femmes qui raconte en une grande jubilation la vie du quartier. Mais elle est inquiète: «Quand on a tout payé, à la fin du mois, il reste rien, alors qu'on a travaillé toute notre vie. Et ça, Marine (Le Pen, ndlr), elle le dit. Et ça touche les gens, parce qu'elle dit des vérités. La gauche, elle, ne dit rien.»
La gauche, c'est-à-dire «le national» pour Thérèse, la rue de Solférino trop occupée à organiser ses primaires. «Marine, elle touche la vie des gens... Comme quand elle compare le prix de la baguette de pain en euro et en franc, tout le monde en parle ici, de ça. Nos partis n'ont pas encore compris...»
Frédéric, 41 ans, militant depuis 2002 et actuel secrétaire du groupe PS au conseil général, prend sa part de responsabilité: «On a été trop dans la gestion, dans la bonne gestion – le bilan du conseil général (CG) est excellent – mais on n'est pas assez clivant. C'est quoi la différence apparente entre un CG de droite et un de gauche? Pour les habitants, et même pour nous, ça saute pas aux yeux...»
Il dénonce aussi un parti qui a raté son renouvellement, coincé dans ses matrices «des années 1980», s'éloignant toujours davantage de la réalité des quartiers où le PS puise de moins en moins de ses encartés. Des élus racontent qu'un ancien député socialiste, élu depuis 30 ans, n'a jamais fait de porte-à-porte. «Avant ils étaient élus dans un fauteuil!», selon Antoine Détourné. Ils s'y sont peut-être endormis.
Les écolos et les cocos
C'est en tout cas ce que dénoncent les autres forces de gauche, présentes aux cantonales. Laure Olivier, jeune candidate écolo (EELV) , espère écorner l'hégémonie du PS dans le département: elle espère au moins 10% mais sait déjà que l'essentiel de son score sera assuré par les bureaux du centre-ville, compris dans le canton. Dans les quartiers populaires, elle ne semble pas tout à son aise. «Ici l'écologie n'est pas très ancrée. On axe sur le logement et les jeunes et l'emploi. Moins sur le bio...», dit-elle.
Quant aux communistes, ils misent sur une figure locale pour passer la barre des 5%: André Rabouille, facteur, 49 ans, né dans le quartier, «un mec du peuple».
Lui fait des propositions simples: la piscine gratuite pour les gosses le mercredi après-midi, une salle polyvalente pour du ciné et du théâtre, et plus de moyens pour les clubs de sports. «Donnez de l'espoir à votre colère», proclame son tract. «Les gens sont déçus du PS. Faut qu'ils donnent la chance à la vraie gauche de gouverner», dit-il.
«Les gens ne s'y retrouvent plus... Le PS est-il vraiment à gauche? C'est la même politique, c'est de l'accompagnement, la casse industrielle... Au gouvernement, ils n'ont rien fait», explique aussi René Chevalier, autre candidat PCF à Arras. Problème, les communistes appartenaient à la gauche plurielle; au conseil général, ils sont dans la majorité avec le PS. «C'est vrai, ça, c'est une question, on l'a en interne...», admet-il.
En attendant, place Verlaine ou au pied de la tour Courbet, tous tentent d'attirer l'électeur, multipliant les porte-à-porte. Antoine Détourné «se donne à connaître», l'alliance de la droite et du centre efface toute étiquette partisane, misant sur la popularité de certaines figures locales. Un atout qui pourrait lui permettre de remporter le canton, si l'abstention pénalise trop la gauche. «La seule méthode, c'est la proximité et le terrain. Les élus ne sont pas assez au cœur des réalités», dit Frédéric Leturque, adjoint au maire Modem. Le FN, lui, n'a qu'à faire campagne pour s'assurer des suffrages.

Front national: le retour ?


Ainsi il aura fallu et il aura suffi à la fois qu’un sondage annonce, courant février, que Marine Le Pen, fille de son père, auquel elle vient tout récemment de succéder à la tête du Front national (FN), est en mesure de devancer Nicolas Sarkozy au premier tour des élections présidentielles l’an prochain, ce qui le renverrait du coup à son étude, pour que la «classe politique et médiatique» française prenne à nouveau conscience de l’existence et de la puissance de ce parti d’extrême droite.
Coup de semonce rapidement suivi d’une confirmation grandeur nature: le mois suivant, au premier tour des cantonales, dans un type de scrutin qui ne lui a généralement guère réussi, ses candidats totalisaient 15,06% des suffrages exprimés, talonnant ceux de l’UMP (16,97%), dans un contexte de forte abstention (55,68%) qui a visiblement pénalisé ces derniers. Arrivé en tête dans trente-neuf cantons, le FN aura pu maintenir des candidats au second tour dans quelque quatre cents cantons, pour n’avoir finalement que deux élus.
La surprise vient de ce que, depuis le coup d’éclat de 2002 (Jospin éliminé dès le premier tour de la présidentielle par un Jean-Marie Le Pen au sommet de sa carrière), le FN avait semblé en perte de vitesse: cinq ans plus tard, le même Le Pen ne se plaçait plus qu’en quatrième position, loin derrière Sarkozy, Royal et Bayrou. Cependant, avant d’expliquer les raisons de cette éclipse, il faut revenir sur celles de sa permanence sur la scène politique depuis maintenant quasiment trente ans.
Le FN, le parti des «laissés pour compte» et des «têtes d’haineux» [1]
L’installation durable, à partir de la première moitié des années 1980, du FN sur la scène politique française s’explique par la conjonction de quatre crises majeures que traverse la formation sociale française, d’ailleurs liées entre elles. Et elles n’ont fait que s’aggraver depuis lors [2].
La première est celle du vieux bloc hégémonique (système d’alliances de classes assurant l’hégémonie de la bourgeoisie) fondée sur l’alliance entre la bourgeoisie et les classes moyennes traditionnelles (petite et moyenne paysannerie, artisans et petits commerçants, professions libérales, petit capital). Fondé aux lendemains de la Commune de Paris, ce bloc des possédants avait essentiellement pour fonction d’assurer des majorités parlementaires capables de marginaliser politiquement la classe ouvrière et l’encadrement. Il assurera la stabilité de la IIIe République. Il commencera à être mis à mal par la modernisation fordiste du capitalisme française sous la IVe puis la Ve République gaulliste, en entrant de plus en plus en contradiction avec les exigences du compromis entre bourgeoisie et prolétariat par mouvement ouvrier (syndicats et partis de gauche) interposés sur lequel était fondé le fordisme. Exigences économiques qui, sous couvert de la politique agricole commune (PAC), laminent la paysannerie tandis que le petit capital et la petite-bourgeoise de l’artisanat et du commerce font les frais de la concentration du capital industriel et commercial (cf. le développement des grandes surfaces par exemple). Mais aussi exigences politiques et idéologiques: le bloc de gauche, réunissant le prolétariat (le salariat d’exécution composé des ouvriers et des employés) et la fraction publique de l’encadrement, ne peut durablement être laissé à l’écart du pouvoir (de l’exercice des fonctions gouvernementales) sans risquer qu’il ne se radicalise – Mai 68 est un sérieux coup de semonce en ce sens [3].
Lorsque le fordisme entre en crise au cours des années 1970 et que, pour tenter de résoudre cette crise, la grande bourgeoisie industrielle, commerciale et financière se lance dans l’aventure de la «globalisation» à coup de libéralisation et de déréglementation de la circulation internationale du capital, le vieux bloc hégémonique vole en éclats. Les classes moyennes traditionnelles se trouvent plus ou moins directement attaquées ou menacées dans leurs positions socio-économiques tandis qu’elles se rendent compte, du moins pour une partie d’entre elles, qu’elles ne peuvent plus compter sur les partis de droite classiques qui les avaient représentées jusqu’à présent, dont l’aggiornamento néolibéral dit bien qu’elles ne défendent plus que les intérêts de la grande bourgeoisie et de ceux des couches et catégories des autres classes qui sont prêtes à suivre cette dernière dans l’aventure de la «globalisation». Orphelins de représentations politique et idéologique, certains de leurs éléments vont alors trouver un nouveau parrain et tuteur dans le FN et plus encore dans le tribun qui lui sert de leader, Jean-Marie Le Pen – cela avait déjà été le cas lors de l’épisode poujadiste (1953-1958) auquel Le Pen avait lui-même pris part.
Simultanément un processus analogue va affecter l’autre pôle du spectre politique, sous l’effet de la crise du modèle social-démocrate du mouvement ouvrier [4]. Ce dernier, qui s’impose comme modèle dominant du mouvement ouvrier à partir des années 1900, triomphe pendant les Trente Glorieuses qui suivent la Seconde Guerre mondiale. Il est en effet un acteur décisif de l’institution du compromis fordiste qui consacre sa stratégie national-étatiste de réforme du capitalisme, ses modèles d’organisation (syndicalisme structuré par branches industrielles articulé à un parti dont l’action est dominée par le parlementarisme) et ses références idéologiques réformistes. Mais il va aussi se trouver progressivement enfermé et sclérosé (notamment par sa bureaucratisation) dans et par le cadre institutionnel de ce compromis, en se trouvant ainsi coupé de l’émergence de nouvelles aspirations, revendications ou formes luttes, que ce soit dans le travail (cf. la révolte des OS autour de mai-juin 1968) ou hors du travail (dans les luttes urbaines, féministes, écologistes, etc.)
Aussi, l’éclatement de la crise du fordisme le prendra-t-il tout autant de cours que son pendant de droite. Face à l’offensive néolibérale qu’entame la bourgeoisie à la fin des années 1970, rapidement synonyme de développement du chômage et de la précarité, de paupérisation relative du gros du salariat voire de paupérisation absolue des ses couches les plus exploitées et précarisées, d’aggravation généralisée des inégalités sociales, etc., il n’a plus rien d’autre à proposer, au mieux, que la défense des acquis du fordisme dans le cadre institutionnel considéré comme intangible et indépassable de l’Etat-nation, cadre que le mouvement de «globalisation» contourne de plus en plus allégrement, en rendant de plus en plus inopérantes les pratiques habituelles de lutte (grèves, manifestations de rue, etc.) Pire encore, une partie des états-majors syndicaux et politiques de ce qui reste alors du modèle social-démocrate du mouvement ouvrier, sous couvert de réalisme, se met à prêcher la résignation face au nouveau cours capitaliste et s’en fait même le zélé serviteur: c’est le gouvernement Mauroy PS-PC qui entame le grand tournant néolibéral entre juin 1982 et mars 1983, ouvrant ainsi la voie aux «alternances» successives entre gauche et droite qui aura assuré, depuis lors, la parfaite continuité de la mise en œuvre du programme néolibéral de «contre reformes» sociales. Dans ces conditions, c’est aussi une partie du salariat, notamment certaines couches et catégories ouvrières, qui va se trouver orphelin de représentations et qui, dans le cours des années 1980, se détache lui aussi des parties de gauche pour apporter, de manière permanente ou occasionnelle, son soutien électoral au FN.
Les évolutions politiques et idéologiques précédentes n’avaient cependant rien de nécessaires. Privées de leurs représentants traditionnels, tant la partie des classes moyennes qui s’est détachée de la droite que la partie du prolétariat qui s’est détachée de la gauche auraient pu se trouver d’autres représentants de substitution que le FN. Pour expliquer pourquoi et comment c’est ce dernier qui a, alors, raflé la mise, il faut se tourner vers les deux autres crises majeures dans lesquelles la formation française a plongé simultanément.
Celle de l’Etat-nation tout d’abord. Le mouvement de «globalisation» que le capitalisme développé entame à partir des années 1970 en réponse à l’entrée en crise du fordisme est en fait essentiellement un mouvement de transnationalisation du capital: un mouvement par lequel la base territoriale et institutionnelle de la reproduction du capital cesse d’être celle des différents Etats-nations pour s’élargir à des ensembles plus vastes faits de systèmes continentaux d’Etats, pour ce qui nous concerne l’Union européenne. Dans ce nouveau cadre, les anciens Etats-nations ne disparaissent pas mais ils se trouvent intégrés dans une architecture institutionnelle beaucoup plus complexe, au sein de laquelle ils doivent abandonner une partie de leurs pouvoirs régaliens traditionnels et de leur capacité administrative à des instances supérieures (supranationales) aussi bien qu’à des instances inférieures (infranationales: essentiellement les régions et les grandes aires métropolitaines). Il s’ensuit inévitablement un affaiblissement de leur cohésion matérielle, institutionnelle et idéologique [5].
L’ensemble de ce processus s’accompagne logiquement d’une moindre vivacité des consciences nationales et, plus encore, des nationalismes. Mais il peut aussi, contradictoirement, stimuler par réaction le nationalisme. Et c’est notamment le cas parmi les couches ou catégories sociales qui voient dans le cadre de l’Etat-nation, son maintien et son renforcement, le seul moyen de défendre leur statut social, entendons non seulement leurs intérêts socio-économiques mais aussi leurs droits, leurs privilèges éventuels ainsi que leur dignité et leur identité (à leurs yeux comme aux yeux des autres). Tout simplement parce qu’ils ne disposent plus d’autres moyens de parvenir à ces fins, ni individuellement (par le biais de la mobilisation des ressources personnelles dans la lutte concurrentielle du chacun pour soi) ni collectivement (dans la mobilisation corporative, syndicale ou politique, en un mot la lutte de classe): privés du moyen de se doter d’une identité et d’une capacité d’action individuelle ou de classe, il leur reste le moyen de se dire et se penser Français et d’agir en conséquence… en votant pour le FN. Et telle est bien la situation dans laquelle se trouvent placées, pour des raisons différentes mais analogues, la partie des classes moyennes en déshérence de représentation par la droite et la partie du prolétariat en quête d’une alternative à une gauche dans le social-néolibéralisme de laquelle elle ne se reconnaît pas davantage. La première reste ainsi fidèle à un de ses tropismes fondamentaux qui fait du nationalisme en même temps que du corporatisme les deux axes majeurs de tout son horizon politique; c’est d’ailleurs sur des bases nationalistes que s’était notamment fondé le vieux bloc hégémonique des possédants, rompu précisément du fait que la grande bourgeoisie n’inscrit plus depuis des lustres la poursuite de ses intérêts dans les limites du cadre national. Quant au prolétariat, le compromis fordiste a d’autant plus facilement pu conforter en lui des réflexes nationalistes qu’il a fait de l’Etat-nation son cadre et son garant et que, au moment de sa rupture, les organisations du mouvement ouvrier qui ont continué à le défendre ont (ré)activé ses réflexes (cf. par exemple le slogan «Produisons français !» sur lequel le PC a mené campagne dans les années 1980). Aux uns comme aux autres, la «préférence nationale», autrement dit la promesse de réserver en priorité si ce n’est en exclusivité aux nationaux emplois, marchés, logements, droits sociaux, etc., pierre angulaire de ce qui tient lieu de programme économique et social au FN, ne peut dès lors que résonner de manière sympathique à leurs oreilles et faire de ce dernier la planche de salut à laquelle ils vont s’accrocher.
La dernière crise à laquelle s’alimente le FN, au sens où elle fournit un terreau favorable à la réception de son discours, est de nature différente. Alors que les trois précédentes dérivent toutes, plus ou moins directement, des formes prises par la dernière phase en date du devenir-monde du capitalisme, celle-ci s’origine au contraire dans ce qu’on pourrait appeler le devenir-capitalisme du monde: la manière dont, pour assurer les conditions sociales générales de sa reproduction, le rapport capitaliste de production tend à bouleverser profondément tous les domaines ou champs de l’activité sociale, bien au-delà de la seule sphère économique dans laquelle il se déploie immédiatement. Dans la phase la plus récente de ce processus, il en a notamment résulté la formation d’un type spécifique d’individualité qui n’aspire pas seulement à l’autonomie (à acquérir la possibilité subjective et objectivité de vivre selon sa loi propre) mais qui se pose comme autoréférentielle: qui entend ne dépendre de rien ni de personne et veut s’ériger en mesure de toutes choses, en aspirant à la réalisation immédiate de tous ses désirs. C’est le type même d’individualité que vise à former par exemple la publicité, même si elle n’en est pas, et de loin, le seul ni même le principal facteur.
Cette individualité autoréférentielle ne se laisse a priori que peu mobiliser politiquement, pour quelque cause que ce soit, si ce n’est des causes humanitaires ou, à la rigueur, de défense des droits humains, ce qui constitue le degré zéro de la conscience politique contemporaine. Mais, au-delà des apparences dans et par lesquelles elle se conforte et de ses fantasmes de toute-puissance, c’est en même temps une individualité fort fragile, dont la dimension narcissique exacerbée est constamment en quête d’une réassurance dans et par le regard des autres, du moins de ceux au regard desquels il faut compter. Que les conditions objectives (les conditions sociales d’existence) de son affirmation narcissique viennent à faire défaut, ou tout simplement qu’elles menacent de faire défaut, et a fortiori qu’elles invalident radicalement toute possibilité d’une telle affirmation narcissique (en cas de déclassement social, de précarité chronique ou de chômage de longue durée, de plongée dans la pauvreté ou la misère, etc.), en générant angoisse, culpabilité, agressivité réactionnelle, et l’individualité autoréférentielle se fige alors facilement dans une attitude de ressentiment faite tout à la fois du ruminement constant de maux réels ou imaginaires et d’une plainte chronique à leur égard, d’un vif sentiment d’injustice doublé d’une rage impuissante et d’une révolte sourde, d’une haine tenace sans objet précis, qui ne peut en définitive se soulager que dans la recherche et la désignation de quelques boucs émissaires auxquels on puisse en imputer la responsabilité. Dans ces conditions, le discours frontiste amalgamant insécurité et immigration, faisant de la présence de certaines catégories d’étrangers la source de tous les maux qui peuvent nous accabler, trouve là encore des oreilles complaisantes du côté de tous ceux qui, de par les conditions sociales d’existence qui sont les leurs, ne parviennent pas à soutenir les exigences de cette individualité autoréférentielle dont le mode de vie capitaliste contemporaine fait pourtant un devoir pour chacun.
L’existence du FN s’enracine donc profondément dans les transformations des conditions objectives et subjectives d’existence qui caractérisent la formation sociale française contemporaine – comme d’ailleurs d’autres formations voisines (Italie, Suisse, Allemagne, Autriche, Belgique, Pays-Bas, Danemark, Norvège, Hongrie, etc.), elles aussi en proie à la résurgence de mouvements d’extrême droite cousins du FN. Dès lors, le phénomène aurait dû être permanent et croissant tout au long de ces dernières années. Or, après le coup d’éclat de 2002, le FN a connu une éclipse d’une petite dizaine d’années, du mois sur le plan électoral. Pourquoi ?
Du rififi chez les frontistes
C’est que la traduction des processus sociaux en termes politiques n’est jamais un processus mécanique ni automatique. La représentation politique (la constitution de formations prenant en charge l’expression programmatique et idéologique des intérêts, des sentiments, des opinions de classes, fractions, couches, catégories, etc.) constitue un travail spécifique, répondant à ses règles et rythmes propres, caractéristique de la scène politique. Or deux obstacles sérieux sont venus entraver le déroulement du travail de représentation politique de sa base sociale que le FN avait entrepris et jusqu’alors assez brillamment mené à partir du milieu des années 1980.
En premier lieu, le problème posé par la succession de Jean-Marie Le Pen à la tête du FN. Parmi les conditions nécessaires de réussite du travail de représentation politique figure la nécessité pour une formation politique, surtout d’extrême droite, de disposer à sa tête d’un leader incontesté, sachant parler haut et clair, mais aussi d’un appareil consistant, capable de diffuser la propagande du parti, de recruter des adhérents, de former des militants et des cadres, de présenter des candidats aux élections, etc. Or, dans le cours des années 1990, il se crée un conflit potentiel à la tête du FN opposant son leader historique et président inamovible, Jean-Marie Le Pen, à son premier lieutenant, Bruno Mégret, un transfuge de la droite, tard venu au FN (en 1986), alors son délégué général, conflit dont l’enjeu est certes immédiatement la succession de Le Pen mais aussi, de manière plus fondamentale, la stratégie du parti pour parvenir au pouvoir.
Le conflit finit par éclater fin 1998 et conduit dans les semaines suivantes à la rupture du FN, dont Mégret est exclu, et à la formation d’un nouveau parti d’extrême droite, le Front national – Mouvement national, qui deviendra ultérieurement le Mouvement national républicain (MNR) dont Mégret prend évidemment la tête. La sanction électorale de cette division, au cours de laquelle les leaders d’extrême droite auront donné un spectacle aussi cocasse (pour leurs adversaires) que politiquement désastreux (pour leurs électeurs, sympathisants et adhérents), ne s’est pas fait attendre. Aux élections européennes de juin 1999, le FN perd la moitié de ses électeurs par rapport au précédent scrutin de 1994, tandis que la liste conduite par Mégret n’en recueille que un peu plus d’un quart. Et le déclin se confirme lors des élections municipales du printemps 2001, tout d’abord par l'impossibilité dans laquelle se trouvent tant le FN que le MNR, en se faisant concurrence, de constituer des listes dans bon nombre de localités où l'extrême droite avait pourtant été présente lors des scrutins de 1989 et de 1995, ensuite par les résultats obtenus là où l'un ou l'autre a pu malgré tout se présenter: alors qu'en 1995, le FN avait été en mesure de maintenir ses listes au second tour dans cent trois des cent quatre-vingt-cinq villes de plus de 30 000 habitants où se déroulait un second tour, les candidats lepénistes et mégrétistes n'ont alors pu figurer que dans quarante et une occurrences de ce type sur deux cent cinq.
Le FN est alors confronté à un double problème. D’une part, il doit faire face à la concurrence du MNR qui chasse sur ses terres: si Le Pen a gardé avec lui la plus grande part de son électorat (ce que prouvera l’élection présidentielle de 2002), Mégret a été suivi par une majorité de cadres et des élus (municipaux et régionaux) du parti. D’autre part et de ce fait, le FN souffre dans l’immédiat d’un défaut d’encadrement qui le handicape notamment dans les élections locales; et il va devoir recruter et former dans le cours des années 2000 une nouvelle génération de militants et de cadres, dans un contexte difficile.
Au terme de la décennie, on peut dire qu’il est parvenu à régler le premier de ces deux problèmes. Les fort médiocres résultats obtenus par le MNR l’ont rapidement affaibli, ses cadres le quittant soit pour retourner au FN soit pour abandonner la vie politique. S’y sont ajoutées les difficultés financières du parti et des poursuites judiciaires contre le couple Mégret liées à la gestion des comptes de sa campagne lors des élections présidentielles de 2002. En 2006, Bruno Mégret n’a pas d’autre choix que de renoncer à se présenter à l’élection présidentielle de l’année suivante et il appelle à voter pour son frère ennemi Le Pen. En 2008, il se retire de la vie politique; et le MNR a depuis lors quasiment disparu.
Les résultats électoraux du Front national
Année
Elections
Nombre de
suffrages exprimés
Pourcentage des suffrages exprimés
1994
Elections européennes
2 049 634
10,5%
1995
Election présidentielle (1er tour)
4 570 838
15,1%
1997
Elections législatives (1er tour)
3 785 104
14,9%
1998
Elections régionales (1er tour)
3 270 118
15,2%
1999
Elections européennes
FN
MNR

1 005 285
575 940

5,7%
3,3 %
2001
Elections municipales (1er tour)
(communes plus de 3 5000 habitants)
FN
MNR


280 805
227 597


1,98%
0,94%
2002
Election présidentielle
Le Pen (1er tour)
Mégret (1er tour)
Le Pen (2e tour)

4 805 307
667 123
5 526 906

16,9%
2,3%
17,8%
2002
Elections législatives (1er tour)
FN
MNR

2 865 173
278 534

11,1%
1,1%
2004
Elections régionales (1er tour)
FN
MNR + divers ext. droite

3 564 064
349 261

14,7%
1,4%
2004
Elections européennes
FN
MNR

1 648 868
53 520

9,8%
0,3%
2004
Elections cantonales (1er tour)
FN
Divers extrême droite (dont MNR)

1 490 315
44 251

12,13%
0,36%
2007
Election présidentielle (1er tour)
3 834 530
10,44%
2007
Elections législatives (1er tour)
FN
Divers extrême droite (dont MNR)

1 116 136
102 124

4,29%
0,39%
2008
Elections municipales (1er tour)
(communes plus de 3 5000 habitants)
FN
Divers extrême droite (dont MNR)


150 126
19 576


0,93%
0,12%
2009
Elections européennes
FN
Divers extrême droite (dont MNR)

1 091 691
87 053

6,34%
0,51%
2010
Elections régionales
1er tour
FN
Divers extrême droite


2 223 800
173 269


11,42%
0,89%
2011
Elections cantonales
1er tour
FN
Divers extrême droite (dont MNR)


1 379 902
13 673


15,06%
0,15%
Source: Ministère de l'Intérieur.
Pour autant, le FN n’est pas encore parvenu à boucher tous les trous produits dans son appareil par la scission de 1998-1999. En témoignent ses résultats électoraux dès lors qu’ils reposent sur la nécessité de présenter de multiples candidats qui, parce qu’ils sont connus ou du moins identifiables dans leur circonscription, soient capables de ne pas seulement capitaliser sur leur nom les suffrages du leader national mais de faire encore mieux que lui. Or ce n’est été le cas dans aucune des élections de ce type au cours de ces dernières années. Bien au contraire, le FN continue à régresser en nombre de voix sinon en pourcentages des suffrages exprimés lors de toutes les élections municipales, cantonales, régionales et législatives. Les pertes sont particulièrement sévères lors des élections législatives de 2007 (une perte de 60% par rapport à celles de 2002 et de 70% par rapport à celles de 1997) et, dans une moindre mesure cependant, lors des élections régionales de 2010 (un peu plus du tiers d’électeurs en moins par rapport à celles de 2004). Sous ce rapport, les dernières cantonales, sans faire exception, marque peut-être un début d’inflexion puisque les pertes par rapport aux précédentes élections de 2004 sont de bien moindre ampleur (moins de 10%).
Simultanément, le FN aura dû faire face au problème pendant de la succession de Jean-Marie Le Pen à l’origine (entre autres) du désastreux conflit avec Mégret. Son coup d’éclat lors des élections présidentielles de 2002, où il totalise plus de cinq millions et demi de voix au second tour, ne fait illusion qu’un temps. Dans les années suivantes, il devient de plus en plus évident que le vieux routier de l’extrême droite, qui arpente les tréteaux de scène politique depuis un demi-siècle, perd de son charisme et de ses talents de tribun qui assuraient encore son succès naguère. En 2007, au terme d’une campagne électorale poussive (il a alors près de quatre-vingts ans !) dans laquelle il a été totalement éclipsé par les deux principaux concurrents, il ne recueille plus que (si l’on peut dire !) trois millions huit cent mille voix et se retrouver éliminé. L’heure de sa retraite a sonné.
Reste à lui trouver un remplaçant en évitant que la succession n’ouvre à nouveau une guerre fratricide parmi les prétendants. Ce ne sera pas tout à fait le cas puisque cela passera notamment par le départ de la quasi-totalité de la vieille garde frontiste (Carl Lang et à sa suite Bernard Antony, Martine Lehideux, Jean-Claude Martinez, Christian Baeckeroot, Fernand Le Rachinel) en 2008, qui vont tenter de mettre en selle un Parti de la France (PdF) qui n’aura guère plus de succès que le MNR. Dès lors, rien ne s’opposera plus à l’investiture de Marine Le Pen, si ce n’est l’autre Bruno (Gollnisch), devenu vice-président exécutif du FN. Mais, en dépit de sa fidélité au Chef et de son expérience politique, le vieux compagnon ne fera pas le poids face au «capital symbolique» de la fille, qui plus est ouvertement soutenue pour ne pas dire directement adoubée par son père. C’est Marine Le Pen qui prendra la succession de Jean-Marie à la tête du FN en janvier dernier. Le père trouve ainsi dans sa fille une héritière décidée à faire fructifier son héritage tout en l’infléchissant, ainsi qu’on le verra plus loin.
Le défi sarkozyste
Durant cette même décennie, qui n’aura décidément pas été de tout repos pour lui, en plus de ses problèmes internes, le FN aura eu à affronter un second obstacle, d’origine externe, en la personne de Nicolas Sarkozy. Dès 2002, en prenant la responsabilité du ministère de l’Intérieur qu’il va occuper presque continûment (hormis entre mars 2004 et mai 2005 où il exerce les fonctions de ministre de l’Economie, des Finances et de l’Industrie) jusqu’à son élection à la présidence de la République au printemps 2007, Sarkozy prépare méthodiquement cette dernière en mettant en œuvre une stratégie destinée à débarrasser la droite dite républicaine de la concurrence que le FN lui mène depuis une quinzaine d’années et qui lui a déjà valu quelques revers électoraux.
Cette stratégie consiste à chasser sur les terres du FN (reprendre ses principales thématiques, notamment l’association entre insécurité et immigration) pour tenter de lui ravir une partie de son électorat, notamment celui que le FN peut avoir lui-même dérobé antérieurement à la droite. En somme, faire du lepénisme sans Le Pen et contre Le Pen ! Sans doute, Sarkozy n’est-il pas le premier homme politique de droite (et même de gauche…) à avoir tenté pareille manœuvre: Jacques Chirac et Charles Pasqua s’y sont essayés avant lui. Mais ce qui n’avait été jusqu’alors que tactique conjoncturelle (notamment en période électorale) va désormais être érigé en une véritable stratégie de conquête puis d’exercice du pouvoir. Bien mieux, conduite par un ministre de l’Intérieur puis par un président de la République, elle va devenir une véritable politique d’Etat. Les déclarations à l’emporte-pièce sur «la racaille» dont il s’agit de débarrasser les banlieues et sur la nécessité de les «nettoyer au Karcher», l’incitation répétée à amplifier le harcèlement policier à l’égard des jeunes issus de l’immigration notamment maghrébine et subsaharienne, source d’inévitables «bavures» en nombre croissant, la répression des émeutes dans les banlieues d’octobre-novembre 2005 prenant des allures de guérilla urbaine, la traque systématique aux «sans-papiers» avec pour résultat des expulsions se comptant par dizaines de milliers, sans considération des liens amicaux, amoureux, familiaux qui ont pu être tissés, plus récemment la chasse aux Rroms, auront été les points saillants d’une escalade dans ce qu’il faut bien appeler l’institution d’une véritable xénophobie d’Etat, ignorant presque entièrement les protestations des associations de défense des droits de l’homme, des syndicats et des partis politiques et même celle de Viviane Reding, la commissaire européenne chargée de la justice et des droits des citoyens. Le tout agrémenté de soi-disant «débats» sur l’identité nationale ou sur la laïcité qui sont autant de campagnes de propagande sur des thèmes frontistes habituels. Tandis que, simultanément, la droite sarkozyste aura multiplié les lois sécuritaires destinées à durcir l’arsenal pénal, en étendant considérablement le pouvoir de la police, conduisant ainsi entre autres au doublement du nombre des gardes à vue durant les années 2000 tandis que la surpopulation pénale aura battu des records. Et l’appareil médiatique aura relayé l’ensemble de ce processus de manière d’autant plus complaisant qu’il est de plus en plus contrôlé par quelques grands groupes financiaro-industriels étroitement liés à la Sarkozie.
Il ne fait pas de doute que pareille politique, menée cyniquement dans un but démagogique de séduction d’une partie de la population plus encore que par conviction propre de ses instigateurs, aura permis à Sarkozy de se rallier, dans un premier temps, des électeurs passés ou potentiels du FN. La contre-performance relative de Le Pen lors du premier tour des élections présidentielles de 2007, relativement à celui de 2002, lui est imputable autant qu’à l’âge avancé de ce dernier. Sarkozy est alors parvenu, pour un temps, à réaliser une synthèse de différents courants politico-idéologiques de la droite, combinant un néolibéralisme offensif, un populisme xénophobe et même un catholicisme traditionaliste [6]. Car cette formule ne manquait pas d’une certaine efficacité, la thématique et la politique xénophobes (grossièrement basée sur l’équation immigration = insécurité) étant destinée à divertir et canaliser le ressentiment des couches populaires, agressées et apeurées par la dégradation de leur situation socio-économique (persistance d’un fort chômage, aggravation de la précarité, austérité salariale, démantèlement rampant des protections de l’Etat-providence, absence de toute perspective de promotion sociale pour les jeunes, etc.) que la politique néolibérale du gouvernement ne faisait qu’aggraver, en leur désignant les responsables et les coupables (des boucs émissaires) et leur montrant que le gouvernement s’y attaquait avec rigueur et vigueur.
Mais, pour efficace qu’elle ait été pendant un certain temps, cette formule n’en était pas moins fragile. Plus on remplissait de charters d’immigrés sans papier, plus on durcissait la législation sur les conditions d’entrée et de séjour des étrangers, plus on arrêtait de petits délinquants, plus on bourrait les prisons… et plus il apparaissait que toute cette agitation sécuritaire et xénophobe était sans effet, parce que sans rapport, sur l’amélioration de la condition socio-économique des couches populaires les plus paupérisées et les plus précarisées, les apeurées et les plus disposées à mordre à l’hameçon du populisme sarkozyste. Encore moins cette agitation était-elle en mesure de s’opposer à la dégradation de cette situation qui s’est produite à la suite du krach financier de l’automne 2008 et de ses suites, la plus grave récession économique depuis l’après-guerre, la brusque hausse consécutive des dettes publiques, les actuelles politiques d’austérité budgétaire et salariale destinée à faire payer aux salariés, aux chômeurs, aux retraités, etc., le prix du sauvetage du capital en général et du capital bancaire en particulier. Ajoutons que le cynisme même avec lequel les politiques néolibérales ont continué à être menées avant, pendant et après cet épisode de crise aiguë, aura fini par manifester clairement leur caractère de classe: on institue un bouclier fiscal qui aura valu à dix-neuf mille ménages parmi les plus fortunés de toucher un chèque de 36 200 € en moyenne en 2010, tandis que le SMIC n’aura bénéficié d’aucun «coup de pouce» depuis 2007 et qu’on vient d’instituer une franchise de 30 € pour les bénéficiaires de l’aide médicale d’Etat – quelques exemples parmi des dizaines d’autres possibles. Ce que le style «bling bling» de nouveau riche de l’occupant de l’Elysée et les pratiques manifestes de concussion de certains membres de son entourage (cf. le rôle trouble joué Eric Woerth par dans l’affaire Bettencourt) se sera enfin chargé de confirmer et d’illustrer jusqu’à la caricature.
Bref, du fait tant de son contenu contradictoire que du style imprimé à son exécution par un Sarkozy dont, par moments, l’amateurisme n’a d’égal que le narcissisme, la formule politique qui a fait son succès en lui permettant de conquérir l’Elysée est en train de faire faillite. Et cette faillite libère à nouveau un espace politique pour un FN qui, de son côté, sans avoir encore effacé toutes les séquelles de la crise ouverte en 1998 au niveau de son appareil, a retrouvé un leader en la personne de Marine Le Pen et voit affluer ou refluer vers elle un électorat que l’épisode sarkozyste n’aura pas su fixer à droite mais aura bien su consolider dans toutes ses convictions d’extrême droite par ses politiques et discours sécuritaires et xénophobes.
La stratégie de la Marine
Si la fille Le Pen est bien le clone de son père sur le plan rhétorique, son discours et plus encore sa stratégie visent à s’en démarquer de manière plus ou moins explicite. En effet, dans son mot d’ordre de «dédiabolisation» du FN ne s’exprime pas seulement la volonté de débarrasser le discours frontiste de scories liées à l’histoire de l’extrême droite que charriait encore Le Pen père: plus question de dérapages antisémites ni d’évoquer les chambres à gaz des camps d’extermination nazis comme des «points de détail» de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, autant de tropes politiquement contre-productifs; plus question non plus d’exalter la Pucelle (Jeanne d’Arc) et de s’en prendre à l’IVG, Marine est fille (femme) de son temps; plus question de réclamer le dépôt des cendres de Pétain à Verdun, et autres vieilles lunes de l’Action française. Plus fondamentalement, il s’agit d’infléchir la stratégie du FN: alors que Le Pen père a tout au long de sa carrière politique fantasmer une prise du pouvoir à la de Gaulle (une crise nationale majeure dans laquelle toute la classe politique serait complètement discréditée et où il serait appelé à jouer l’homme providentiel), en se refusant à envisager toute alliance avec la droite (et c’est bien ce que lui reprochait et proposait au contraire Mégret dans les années 1990), sa fille se place, à mon sens, clairement dans cette perspective. Pour elle, le FN doit travailler à créer les conditions politiques et idéologiques d’une situation où la droite «républicaine» n’aura plus d’autre choix que de s’allier à lui. En somme, ce que Marine Le Pen envisage et prépare, c’est la constitution d’une alliance gouvernementale entre tout ou partie de la soi-disant droite républicaine et de l’extrême droite frontiste, permettant à cette dernière d’accéder au pouvoir. Un scénario à l’italienne [7] ou à l’autrichienne [8], dans lequel une extrême droite relookée s’allie à une partie de la droite pour exercer des responsabilités gouvernementales, ou du moins un scénario à la danoise [9] ou à la néerlandaise [10], dans lequel la droite ne disposant que d’une majorité parlementaire relative doit compter, pour pouvoir gouverner, sur l’appui des élus d’extrême droite, dès lors en mesure de lui dicter pour partie sa politique.
De pareils scénarios peuvent-ils se réaliser en France dans les prochaines années ? Cela supposerait qu’une partie importante de l’UMP, sinon sa totalité, soit prête à s’allier au FN, de sorte à obtenir ensemble une majorité parlementaire. Certains de ses leaders, à commencer par le principal d’entre eux, semblent y être prêts: la persistance actuelle de Sarkozy et de son entourage proche dans une politique visant à chasser sur les terres du FN en est un signe. D’autres, par contre, tels Fillon et Juppé, semblent s’y refuser, ayant pris conscience de l’échec de la stratégie sarkozyste et se plaçant déjà en situation de prendre la tête de la droite après sa défaite électorale prévisible en 2012. Si le clan sarkozyste poursuit dans cette voie, il faut s’attendre à un éclatement de l’UMP (les craquements se font déjà entendre du côté de certains centristes, Borloo en tête) et une recomposition de la droite, pouvant impliquer la totalité du centre (Modem inclus), avant ou plus probablement après les élections de 2012, surtout si elles sont perdues par la droite, ce qui est le plus probable. Quoi qu’il en soit, cela exclut que, dans l’immédiat au moins, une alliance entre l’extrême droite FN et une droite ex-UMP puisse obtenir une majorité parlementaire, même relative.
Tout cela fait évidemment le jeu de la «gauche» gouvernementale, le PS et ses alliés potentiels (Front de gauche et Verts-Europe Ecologie). Sauf accident majeur (une «guerre des chefs» lors des primaires socialistes, paralysant plus ou moins le Parti socialiste et délégitimant le candidat désigné), c’est bien ce dernier qui devrait l’emporter. La pression du FN sur la droite, donnant un semblant de crédit à «la menace fasciste», lui ralliera ce qu’il faut d’électeurs, notamment parmi les abstentionnistes de gauche habituels. De la sorte, pour peu que l’élu obtienne une majorité parlementaire, l’alternance entre droite et gauche fonctionnera correctement une nouvelle fois, assurant la continuité réelle de la prévalence des intérêts de la bourgeoisie derrière la discontinuité apparente du personnel politique chargé d’y veiller. Et ce surtout si c’est Dominique Strauss-Kahn qui est investi par le PS, comme ce sera probablement le cas.
Est-ce à dire que le scénario précédent est inéluctable ? Certainement non ! La tournure que vont prendre les événements politiques en France dans les prochaines années dépendra aussi de la renaissance ou non d’une force politique capable d’ouvrir la voie à une alternative au capitalisme: à définir et promouvoir un programme politique crédible qui, tout en s’articulant sur les revendications immédiates du prolétariat, et tout d’abord celles de ses couches les plus opprimées, et sur ses luttes, ouvrent les voies d’une transition vers un au-delà du capitalisme. Car il n’est que trop évident au regard de ce qui précède que l’écho que les thématiques insécuritaires, xénophobes, racistes et sexistes, qu’elles soient diffusées par la droite extrême ou par l’extrême-droite, rencontrent dans certains éléments du prolétariat est d’abord fonction de l’impuissance dans laquelle ceux-ci se trouvent de lutter pour se défendre et de maintenir ouverte une perspective de transformation sociale; et qu’il est donc de la responsabilité de tous les militants, groupes, organisations qui se revendiquent d’un anticapitalisme conséquent que de travailler à renforcer la capacité de lutte du prolétariat et sa capacité d’auto-activité.
Au demeurant, ils n’auront guère le choix de s’en exempter. D’une part, parce que la stratégie lepéniste new look de la Marine consistera non seulement à faire du charme à une partie de la droite mais encore à «gauchir» son discours: à se poser en défenseur et unique défenseur des intérêts des travailleurs… à condition qu’ils soient français ! Autrement dit, à renfourcher la thématique de la «préférence nationale» pour faire pièce à la thématique de la lutte de classe. Si la droite néolibérale a cherché à dissoudre cette dernière dans «les eaux glacées du calcul égoïste», en prônant le chacun pour soi et le tous contre tous du marché comme seule planche de salut, l’extrême droite pour sa part va chercher à la fusionner dans la ferveur nationaliste qui fait fantasmer la réconciliation de tous avec tous dans la communauté nationale retrouvée. A nous de faire entendre que la seule voie vers une telle réconciliation se situe dans le dépassement de ce qui, précisément, dresse les uns contre les autres aussi bien les individus que les classes ou les nations, à savoir les rapports capitalistes de production et leur dominance au sein du monde contemporain.
D’autre part, tout le scénario précédent, confiné à la scène politique, fait abstraction de la poursuite de la crise structurelle du capitalisme, dont les effets socio-économiques, politiques et écologiques vont en se cumulant et dont le cours prend, de ce fait, une allure de plus en plus catastrophique. Qu’intervienne demain, ce qui est non seulement possible mais hautement probable, une crise plus sévère des «dettes souveraines» sous la forme par exemple de la cessation de paiement de la Grèce, de l’Irlande ou du Portugal (mais l’Espagne n’est pas exclue non plus du scénario, ni même le Royaume-Uni), parce que leurs peuples n’accepteront plus l’austérité drastique et les régressions économiques et sociales que leurs gouvernements cherchent à leur imposer, qu’il faille par conséquent restructurer ces dettes et que leurs créanciers, parmi lesquels figurent les plus grandes banques européennes, aient à passer une partie de leurs créances de l’actif au passif, et c’est la perspective non seulement d’un éclatement de la zone euro mais d’une crise bancaire et monétaire sans précédent en Europe qui se profilerait, dont la situation argentine de 2001-2002 peut cependant nous donner une idée. Dans de telles circonstances, toutes les cartes politiques seraient rebattues et tout le monde serait placé au pied du mur, à commencer par les révolutionnaires. (2 avril 2011)
1. Je reprends cette expression suggestive à la savoureuse Tyrolienne haineuse de l’humoriste Pierre Dac.
2. Je résume ici des thèses que j’ai eu l’occasion de développer et d’argumenter dans Le spectre de l’extrême droite, Editions de l’Atelier, Paris, 1998, et dans L’actualité d’un archaïsme, Editions Page 2, Lausanne, 2e édition, 1999.
3. Cf. mon essai «Mai-juin 1968 en France: l’épicentre d’une crise d’hégémonie», mis en ligne sur le site A l’Encontre début mai 2008; repris dans «Mai-Juin 1968», Intervention. Les cahiers de l’Education populaire, n°8, AES, Lure, septembre 2008.
4. Cf. l’étude que je lui ai consacrée dans Du "Grand Soir" à "l’alternative", Editions Ouvrières (Editions de l’Atelier), Paris, 1991.
5. Je renvoie à Le crépuscule des Etats-nations, Editions Page 2, Lausanne, 2000, et à l’article «Mondialisation» dans La novlangue néolibérale, Editions Page 2, Lausanne, 2007.
6. Cf. mon article «La formule Sarkozy», A Contre-Courant, n°182, mars 2007.
7. Allusion aux coalitions successives entre le parti «postfasciste» Alleanza Nazionale (Alliance nationale), fondée et dirigée par Gianfranco Fini à partir du Movimento Sociale Italiano (MSI, Mouvement social italien), directement héritier du fascisme mussolinien, le parti régionaliste d’extrême droite Lega Nord (Ligue du Nord) fondé et dirigé par Umberto Bossi et le parti de droite Forza Italia (En avant l’Italie !) fondé et dirigé par Silvio Berlusconi, qui ont gouverné l’Italie entre mai 1994 et janvier 1995, puis plus longuement entre avril 2001 et avril 2006, puis à nouveau depuis avril 2008.
8. Allusion à la coalition entre un parti d’extrême droite, le bien mal dénommé FPÖ (Freiheitliche Parti Österreichs, Parti libéral autrichien), et le parti traditionnel de la droite autrichienne, l’ÖVP (Österreichische Volkspartei, le Parti populaire autrichien) qui a gouveré l’Autriche de l’automne 1999 à l’automne 2006.
9. Au Danemark, depuis 2007, le Dansk Folkeparti (Parti populaire danois) soutient avec ses vingt-cinq députés une coalition libérale-conservatrice en obtenant d’elle des mesures très restrictives en matière d'immigration et de droits des étrangers.
10. Aux Pays-Bas, depuis septembre 2010, les vingt-quatre députés du PVV (Partij voor de Vrijheid, le Parti pour la liberté), un parti violemment xénophobe (antimusulman) en fait de liberté, tiennent ainsi en otage la coalition de droite formée par le VVD (Volkspartij voor Vrijheid en Democratie, Parti populaire pour la liberté et la démocratie) et le CDA (Christen Democratisch Appèl, l’Appel démocrate-chrétien).

Liberty préparerait une OPA sur le câblo-opérateur Ziggo


Liberty Global se prépare à lancer une OPA qui pourrait contrecarrer une éventuelle introduction en Bourse du câblo-opérateur néerlandais Ziggo, écrit le Financial Times.
Reuters rapportait vendredi que les propriétaires de Ziggo, les fonds de capital investissement Cinven et Warburg Pincus avaient engagé STJ Advisors pour une IPO de Ziggo, le premier câblo-opérateur néerlandais, susceptible de représenter un montant de l'ordre de sept milliards d'euros.
Liberty est pour sa part le deuxième câblo-opérateur néerlandais sous le nom UPC. Ziggo touche 55% environ des ménages néerlandais avec ses services de télévision.
Un porte-parole de Ziggo s'est refusé à tout commentaire.
Le responsable de la stratégie de Liberty Shane O'Neill, cité par le Financial Times, ajoute qu'il ne pense pas que les autorités néerlandaises feraient obstruction à une OPA de Liberty sur Ziggo.
Liberty n'était pas joignable dans l'immédiat.
Liberty Global, qui opère surtout en Europe et en Australie, a annoncé le mois dernier le rachat de l'allemand Kabel BW pour 3,16 milliards d'euros, l'emportant sur le fonds de capital-investissement CVC.

Psychiatrie - Interview de Bernard Bruant, CGT Sainte-Anne : « la résistance s’organise »


Les attaques contre la santé publique se poursuivent. Le gouvernement a récemment annoncé une réforme du secteur de la psychiatrie. D’après la CGT, elle « ne vise qu’à privilégier la rentabilité financière au détriment de la qualité des soins ». Le texte gouvernemental prévoit de créer une « communauté hospitalière de territoire parisien pour la psychiatrie », afin de regrouper des services et supprimer des postes.
Entretien avec Bernard Bruant, infirmier de secteur psychiatrique et secrétaire de la CGT à l’hôpital Sainte-Anne.
En quoi consiste la « communauté hospitalière de territoire parisien pour la psychiatrie » ?
Bernard Bruant : Une « convention constitutive » décrit la mise en place de cette communauté hospitalière. C’est un prolongement de la loi Patient-Santé-Territoire (dite loi Bachelot) signée il y a environ un an. La loi Bachelot a été fortement contestée par les syndicats et les partis de gauche, à l’époque. Cette convention n’est que la déclinaison de cette loi dans le secteur de la psychiatrie.
Cette « communauté hospitalière », à Paris, est constituée de trois grands hôpitaux psychiatriques (Sainte-Anne, Maison Blanche et Perray-Vauclus), de l’hôpital d’Esquirol et de l’association ASM13. L’objectif est de regrouper les services pour faire des économies, sans tenir compte de la réalité du travail.
Par exemple, le service des tutelles de Sainte-Anne, qui s’occupe au quotidien de gérer l’argent des patients, va être transféré à Belleville pour être regroupé avec celui de Maison Blanche. Avant, à Sainte-Anne, une quinzaine d’employés s’occupaient de 5 à 600 patients. Il y avait un vrai lien entre le patient et son tuteur. Maintenant, ils vont avoir à faire à des gestionnaires qui ne les connaitront pas. En conséquence, beaucoup de nos patients y renonceront.
Quel est l’objectif de cette réforme ?
Bernard Bruant : Clairement, il s’agit de faire des économies en supprimant du personnel. Ils ont déjà commencé. En deux ans, ils ont regroupé 32 centres hospitaliers en 8 groupes avec, évidemment, la fermeture de certains sites. Il n’y a plus d’embauche dans les hôpitaux sous le statut de la fonction publique. Il y a de moins en moins de personnel ouvrier, du fait du non-renouvellement des départs à la retraite. Le but avoué est la suppression de 4000 postes en deux ans. Après l’Assistance Publique, ils s’attaquent aux hôpitaux psychiatriques.
L’article 4 de la convention affirme qu’il n’y aura pas de suppression de personnels. Mais l’article 14 précise que, lorsque les médecins auront présenté un projet médical commun, les établissements « s’engagent à modifier la convention initiale » et « envisager des délégations ou transferts d’activité ». Ils pourront donc supprimer du personnel sans problème, au moyen d’avenants à la convention !
Quel sera l’impact de ces mesures ?
Bernard Bruant : Les conditions de travail – mais surtout, ce qui va de pair, la qualité des soins – risquent de se dégrader. Nous sommes déjà dans une logique de gestion. Aujourd’hui, on passe autant de temps avec les malades que sur des ordinateurs, pour acter ce qu’on vient de faire. En psychiatrie, notre référence, c’est le temps, l’écoute, la présence... Tout ça ne rentre pas dans les logiciels ! On nous demande de plus en plus avec de moins en moins de personnel. Tous les salariés ont fait beaucoup d’efforts, pendant des années. Mais ils n’en peuvent plus.
Dernièrement, sous prétexte de reconnaître, enfin, nos 3 ans d’études après le Bac, les infirmiers viennent de perdre 7 ans de retraite ! Et les salaires sont trop bas. Sur Paris, de nombreux infirmiers sont obligés de cumuler deux emplois.
A force de tout regrouper, ils surchargent les services. Avant, dans les Centres Médico-psychologique (CMP), les consultations duraient 20 minutes. Aujourd’hui, ils enchaînent parfois 15 consultations en une heure. Il y a des CMP où 15 infirmiers s’occupent de 2 à 3000 patients ! Le rythme des visites à domicile est passé de une toutes les deux semaines à une tous les deux à trois mois.
Il faut comprendre la particularité de la psychiatrie française. L’idée de la psychiatrie de secteur, qui régit les soins psychiatriques depuis 1960, était de mettre en place une continuité dans le soin autour d’un maillage géographique. Il s’agit d’un travail continu de prévention, de soin et de suivi, à travers les hôpitaux et tout un réseau de petites structures locales. Les dernières réformes détruisent 50 ans de travail !
Aujourd’hui, le temps d’hospitalisation a beaucoup diminué. Les patients qui ont des pathologies lourdes sont de moins en moins pris en charge, à Paris. Ils sont envoyés en province ou en Belgique. L’hôpital devient un centre de gestion de crise où les patients restent au maximum deux ou trois semaines.
Les syndicats ont-ils été consultés ?
Bernard Bruant : Non. Les textes nous ont été présentés en janvier, lors des conseils de surveillance de chaque établissement. Il n’y a eu aucun groupe de travail, aucun vote... Lors des conseils, on avait juste le droit « d’émettre des vœux » ! Le paradoxe est que les présidents des conseils de surveillance qui ont voté ce texte sont des élus socialistes qui s’étaient opposés à la loi Bachelot. Le seul qui a voté contre est le PCF Jean Vuillermoz, ce qui lui a valu d’être convoqué par Bertrand Delanoë ! Ils sont passés en force, en deux mois.
Quelle a été la réaction des médecins ?
Bernard Bruant : Les médecins réagissent peu, pour le moment. Mais certains commencent à exprimer leurs craintes. Par exemple, le sous-directeur de Sainte-Anne a démissionné. Ceci dit, depuis la loi Bachelot, les directeurs des hôpitaux sont nommés par l’Agence Régionale de Santé, et ces directeurs nomment les chefs de service et/ou de pôle. Donc, si les médecins espèrent diriger un service, il leur est difficile de contredire la direction.
Les syndicats sont-ils soutenus ?
Bernard Bruant : C’est de plus en plus dur, pour les syndicats. Avec la souffrance au travail, on se transforme en assistants sociaux ! Et comme les gens sont à bout, ils ont du mal à s’engager dans la lutte avec nous. Dès qu’on lance une grève, la direction réquisitionne en masse. Ils essayent également de nous mettre « hors jeu » avec la création d’un ordre infirmier. Mais pour le moment, il est boycotté par 80 % du personnel. Et la résistance s’organise, car les attaques d’aujourd’hui sont trop graves.

Egypte : L’armée et la révolution


C'était il y a six semaines. Le monde entier suivait en direct les centaines de milliers de Cairotes qui défilaient sur la place Tahrir, après l'annonce du départ du président Moubarak. Jusqu'à la fin mars, ils n'étaient plus que quelques dizaines à se rassembler deux à trois fois par semaine sur une place qui, comme un symbole, jouxte le siège du Parti national démocratique (PND, ancien parti de Moubarak) incendié pendant par la révolution.

Des dizaines de milliers d'Egyptiens se sont pourtant rassemblés vendredi sur l'emblématique place Tahrir, dans le centre du Caire, afin de «sauver la révolution». Car si l'immeuble du PND a bien brûlé, le parti, lui, n'a pas été dissous. Et c'est dans le vaste hall du musée égyptien, situé de l'autre côté de la rue, que l'armée emmène désormais les manifestants de la place Tahrir pour des séances de tortures qui couvrent déjà d'un voile noir la révolution égyptienne.

À 28 ans, Aly Sobhy est comédien, anime des ateliers de rues pour les enfants, et travaille avec l'association française «Clowns sans frontières». Manifestant de la place Tahrir parmi d'autres pendant la révolution, il n'avait «aucun "background" politique avant le 25 janvier», date du début du soulèvement contre l'ancien président Moubarak, et n'a rejoint aucune organisation politique depuis. Le 9 mars 2011, alors qu'il se rend en milieu d'après-midi à une représentation avec un ami, il aperçoit un groupe de «baltagia» («voyous» ou «casseurs» en arabe), en train d'agresser une poignée de manifestants sur la place Tahrir.

«Il y avait quelques amis parmi les manifestants, je me suis donc arrêté, et j'ai appelé un membre d'une association des droits de l'homme pour lui dire que ça chauffait à Tahrir, explique Aly Sobhy. C'est à ce moment-là que les soldats sont venus vers moi et mon ami pour nous arrêter.» Il est 17h30, l'armée les «escorte» vers le Musée égyptien. Un soldat lui passe les menottes, le bat. «Je posais des questions : “Pourquoi me frappez-vous ? Que me reprochez-vous ?” Un officier de l'armée est arrivé, et a commencé à me frapper également. J'ai de l'asthme, et je commençais à avoir du mal à respirer. Une fois au musée, on m'a attaché à une chaise, les mains et les pieds, par les cheveux aussi, que j'avais longs alors, avant qu'ils ne me les coupent avec un tesson de bouteille…»

Selon Aly, qui livre un témoignage semblable à ceux recueillis par la presse égyptienne parmi les dizaines d'autres personnes arrêtées et conduites au musée, les militaires ont alors fait usage de matraques électriques, sans parler ni poser de questions.

«L'objectif des militaires, c'était de nous faire ressembler à des criminels pour justifier notre arrestation, comme on l'a compris par la suite, commente Aly Sobhy. Nous avons passé six heures dans ce musée. Ensuite, vers 23h, on nous a transférés dans un centre de l'armée près de l'aéroport. Là, tout avait été préparé. À côté du matériel vidéo qui était prêt à tourner, des armes de poings et des cocktails Molotov avaient été disposés sur des tables. Des officiers militaires nous ont filmés, la tête en sang et menottes au poing pendant un gros quart d'heure, et les vidéos sont passées par la suite à la télévision, le sujet étant l'arrestation de criminels dans l'après-midi place Tahrir…»

Ils sont ensuite conduits dans différents bus, où ils passent la nuit avant d'être emmenés dans une prison militaire située à mi-chemin entre Le Caire et Suez. «Nous sommes arrivés à 8h du matin, on nous a déshabillés, puis battus à nouveau, poursuit Aly Sobhy. Ensuite, un médecin est arrivé et a produit un semblant de rapport médical. Je lui ai déclaré mon problème d'asthme, mais ça n'a rien changé du tout, il ne l'a même pas signalé. Il y avait 14 chambres dans la prison, on nous a entassés dedans. Le jeudi 10 au soir, on nous a présentés à quelqu'un que j'ai pris pour un juge d'instruction, qui nous a posé une série de questions, du type: “Avez-vous agressé des citoyens place Tahrir hier après-midi ? Avec quelles armes ?” J'ai tenté d'expliquer que je n'avais rien à voir là-dedans, la seule réponse qu'il enregistrait, c'était “non, je n'ai pas fait ça”, sans mes explications. En l'on m'a renvoyé dans la cellule ensuite.»

«Tests de virginité»

Aly Sobhy restera trois jours dans la prison militaire, du jeudi 10 au samedi 12 mars. Comme le journaliste et activiste Mohammed Tarek, lui aussi arrêté le 9 mars, finalement relâché, en compagnie de 22 hommes et de 18 femmes, le samedi, à la faveur d'une intense campagne sur Internet et dans les médias égyptiens (le quotidien d'opposition Al Masr Al Youm titrera par exemple: «La révolution trahie» son éditorial de l'édition du lundi 14 mars).

Mais que sont devenus les autres «détenus du 9 mars» ? Aly estime le nombre de personnes arrêtées ce jour-là place Tahrir à 152 hommes et 18 femmes. C'est du moins le nombre de détenus qu'il a pu recenser au cours de son séjour au centre de rétention militaire. Combien ont été relâchés ? Combien condamnés ? Impossible de le dire. Mais depuis cet «épisode», parviennent régulièrement aux organisations des droits de l'homme les détails d'arrestations de ce type, d'actes de tortures, de détentions arbitraires, de falsifications de preuves…

Selon Amnesty International, les militaires pratiqueraient même des «tests de virginité» sur les jeunes filles arrêtées place Tahrir. «Je n'ai pas pu le constater par moi-même, parce nous avons été très tôt séparés des femmes, dès notre arrivée au musée, explique Aly Sobhy. Mais plusieurs jeunes filles avec lesquelles j'ai discuté par la suite m'ont confirmé avoir subi ce traitement.»

«Tous ces témoignages recueillis ces dernières semaines recoupent ceux que nous pouvions avoir avant la chute de Moubarak, explique Sohair Riad, de l'Institut du Caire pour les droits de l'Homme (CIHRS). Les pratiques de tortures sont les mêmes, usage des matraques électriques, les déshabiller entièrement, test de virginité pour les filles. C'est malheureusement une tendance que l'on peut déceler aujourd'hui.»

Qu'en disent les militaires eux-mêmes ? Le conseil suprême des forces armées a d'abord nié tout acte de torture. Mi-mars, après le tabassage d'étudiants lors du sit-in au Caire, les militaires ont reconnu que de telles pratiques avaient encore cours en Egypte, et se sont excusés, expliquant qu'il s'agissait de cas isolés, et qu'aucun ordre n'avait été donné en ce sens en haut lieu. Lorsque les premiers témoignages de test de virginité ont commencé à apparaître sur YouTube, le conseil a promis une enquête pour déterminer les circonstances de ces actes, «s'ils avaient bel et bien eu lieu».

Mais les arrestations abusives contre les manifestants et les actes de tortures se sont poursuivis. Plusieurs dizaines de personnes arrêtées place Tahrir le 9 mars, considérées comme des «casseurs », ont été condamnées par des tribunaux militaires à des peines de 1 à 5 ans de prison, sans qu'aucune association ou ONG soit en mesure de préciser leur nombre exact.

Et ce, malgré les efforts d'un groupe d'activistes qui a créé le «front de défense des activistes égyptiens», et documente les témoignages sur son site Internet. Sur l'ensemble du pays, plusieurs organisations non gouvernementales égyptiennes estiment aujourd'hui que le nombre de citoyens égyptiens, qui ont comparu ou seraient en attente de comparution devant les tribunaux militaires depuis le 11 février et le départ de Moubarak, se compteraient en milliers, inculpés pour la plupart en tant que «casseurs». Aucune n'est cependant en mesure de fournir de chiffres précis, et de faire remonter un bilan solide au CIHRS ou à la branche locale d'Amnesty.

Et toujours l'état d'urgence

Comment l'armée peut-elle ainsi procéder à l'arrestation de centaines d'Egyptiens, et les faire condamner sans aucune intervention de la justice civile ? Outre le maintien de l'état de l'urgence, en vigueur depuis 1981, «l'armée s'appuie sur une série d'amendements votés début 2010, qui élargissent les motifs de condamnations des civils par un tribunal militaire», commente Sohair Riad, de l’Institut du Caire pour l’étude des droits de l’Homme (CIHRS).

«Depuis lors, ajoute-t-elle, ces tribunaux peuvent juger les Égyptiens qui travaillent pour les usines militaires notamment. Un nombre croissant de délits tombent sous leur juridiction, des zones géographiques également comme les villes-frontières et une grande partie du Sinaï. Il existe en outre un large éventail de lois qui permettent aux militaires d'étendre encore leur juridiction. Il ne s'agit plus seulement d'un problème d'état d'urgence, mais de la place prise par l'armée dans la justice de ce pays, qui est très préoccupante.»

Comme si cela ne suffisait pas, l'armée interdit depuis le 23 mars aux Égyptiens de manifester ou de se mettre en grève, sous peine de prison ou d'amendes de plus en plus sévères. Mardi 29 mars, elle a arrêté à son domicile un blogueur objecteur de conscience bien connu des Egyptiens, Michael Nabil Sanad. Il avait publié un billet expliquant qu'après les actes de tortures perpétrés contre les jeunes manifestants, l'armée et peuple égyptien n'«avançaient plus main dans la main», en référence au slogan en vogue place Tahrir au lendemain du départ de Moubarak.

Il est aujourd'hui en attente de jugement devant un tribunal militaire, qui l'accuse notamment d'avoir porté atteinte à l'honneur de l'armée égyptienne…

Un autre sujet d'inquiétude est la suite qui va être donnée au référendum, symbole de l'opacité dans laquelle se déroule la gestion des affaires publiques. Le samedi 19 mars, les Egyptiens ont voté à 77,2% en faveur des amendements proposés à la constitution de 1971. Las ! Au lieu d'une simple déclaration publique entérinant la réforme de la constitution, l'armée a tout simplement annoncé l'abrogation de la constitution, les amendements votés par les Égyptiens étant regroupés au sein d'une «déclaration constitutionnelle» de 62 articles en vigueur pour six mois, jusqu'à l'élection d'un nouveau parlement…

Comprendre que ce qui motive les décisions arbitraires du Conseil supérieur des forces armées relève désormais du casse-tête, et inquiète un nombre croissant d'Egyptiens pourtant favorables a priori à la gestion par l'armée de la transition politique.

Fin mars, malgré les nouveaux décrets, les rassemblements se tenaient à nouveau de manière continue au Caire, tel celui organisé le 27 mars à la maison des journalistes, à l'issue duquel plusieurs centaines de participants ont réclamé le départ du maréchal Tantaoui. Relativement épargné depuis le 11 février, le chef de l'armée est aujourd'hui la première cible des jeunes manifestants dont la mobilisation a permis le départ de Moubarak. Sentent-ils qu'aujourd'hui, les acquis de la révolution sont directement menacés par l'armée, dont les arrestations, décrets et condamnations font à nouveau régner un climat de défiance que rien ne justifie ?

«Depuis le premier jour de la révolution, je crois à la thèse que l'armée n'est pas totalement unifiée, qu'il y a des tendances plus ou moins dures en son sein, affirme Islam Lotfy, avocat spécialisé dans les droits de l'homme, consultant pour plusieurs ONG internationales et militant des Frères musulmans. Nous ne savons rien aujourd'hui de la manière dont les militaires conduisent les affaires du pays, et nous devons les renvoyer dans leurs casernes immédiatement, dès que nous en serons capables, c'est-à-dire dès que nous aurons un Parlement. Ce sont des militaires, ils pensent tout en termes d'ordre et d'obéissance. Les dérives que nous connaissons aujourd'hui, nous aurions pu les anticiper en regardant comment ils agissaient auparavant. Ils ne sont pas capables de gérer la vie publique et institutionnelle d'un pays. Chaque jour laissé à l'armée dans la rue ramènera un peu plus l'Égypte vers les temps obscurs d'avant le départ de Moubarak.»

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